On connaît l’histoire du Petit Prince d’Antoine de St-Exupéry...
l’extrait de « Dessine-moi un mouton », celui de la fleur et celui de sa
rencontre avec le renard qui veut qu’on l’apprivoise. Aussi étrange que
cela puisse paraître, un parallèle peut être fait avec l’histoire qui
suit; celle de la rencontre entre un propriétaire d’immeubles à
logements et un nouvel arrivant réfugié, pour qui tout est nouveau et
qui devra apprivoiser peu à peu les gens et les choses sur son passage.
Laissons-le-nous raconter son histoire…
Je me nomme John Jarivdeloin. J’ai immigré au Canada avec mon épouse et
nos quatre enfants. Nous avons fui notre cher pays dans lequel un
conflit perdure depuis plusieurs années. Je travaillais pour l’État dans
mon pays d’origine et nos conditions de vie étaient plutôt enviables,
mais j’ai été forcé de fuir suite à l’assassinat de plusieurs proches et
sous les menaces de mort reçues par des membres du parti politique de
l’opposition. Sous peine de perdre la vie dans notre propre pays, nous
avons fuit rapidement pour nous rendre dans un camp de réfugiés du pays
voisin. Les conditions étant très difficiles au camp et voyant que le
danger que nous croyions temporaire dans notre pays perdurait même après
des années, nous nous sommes retrouvés à acheminer une demande au Haut
Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR). Cette demande
fut finalement acceptée au bout de plusieurs mois. Nous n’avons pas eu
l’opportunité de pouvoir choisir dans quel pays nous irions. C’est
l’UNHCR qui choisit pour nous… le Canada. Un pays d’Amérique du Nord où,
dit-on, il fait très froid en hiver. En réalité, nous ne connaissions, à
ce moment, que très peu de choses sur ce pays.
Peu de temps avant le départ, on nous apprend que notre ville de
destination est Sherbrooke, et qu’elle est située au Québec, une
province francophone du Canada. Ma femme, mes enfants et moi savons
qu’il nous faudra apprendre une nouvelle langue afin de mieux s’intégrer
à notre nouveau milieu et nous sommes déterminés à le faire. Même si
l’inconnu nous inquiète un peu et que certes, des défis nous attendent,
nous sommes soulagés enfin de pouvoir sortir de ces conditions
difficiles et précaires dans lesquelles nous sommes.
Le jour du départ arrive enfin. Les adieux sont plutôt éprouvants au
camp, mais nous nous consolons en nous disant que le pire est derrière
nous (violences, fuite de notre pays d’origine laissant tout derrière,
séparation de la famille et de tous nos amis, etc.). Nous partons donc
avec des sentiments contradictoires de déchirement et d’espoir en vue
d’une meilleure qualité de vie possible.
L’arrivée au Canada… notre nouvelle planète
À notre arrivée, tout paraît irréel : on se croirait sur une nouvelle
planète… c’est si différent de chez nous : les nouveaux paysages, les
grandes routes, les belles voitures, les maisons pareilles aux films
américains, la « richesse » du pays… Je m’imagine déjà avec ma famille
habitant l’une de ces jolies maisons!
À Sherbrooke, nous sommes accueillis par le Service d’aide aux
Néo-Canadiens (SANC). Nous ne connaissons personne dans cette ville.
Nous sommes hébergés quelques nuits, le temps de trouver un appartement
bien à nous. On nous explique le déroulement des prochains jours. Nous
sommes épuisés en raison du long voyage et du décalage horaire. Mon
épouse a des migraines intenses et deux des enfants se plaignent de maux
de ventre.
C’est au jour 3, entre deux journées de rendez-vous et la tête
débordante d’informations, que nous partons visiter quelques
appartements présélectionnés par le SANC. Difficile de faire un choix
sans connaître ni les voisins, ni le quartier, mais nous choisissons
celui qui semble être le mieux et signons le contrat le jour même. Tout
se fait si rapidement! Heureusement, le propriétaire nous inspire
confiance.
Monsieur Gévinblok, de qui j’ai fait la connaissance ce jour là
représente pour ma famille et moi, un homme d’une grande dignité. Nous
nous connaissons depuis maintenant trois ans et avec le temps, il m’a
beaucoup raconté de détails que je me permets aujourd’hui de partager.
Alors, cet homme est un Québécois qui se dit « de souche », propriétaire
d’une vingtaine d’immeubles depuis plus d’une quinzaine d’années. Il
est père de deux jeunes, dont il a la garde partagée et il travaille
aussi à son compte en comptabilité. M. Gévinblok est un de ces
propriétaires bien sympathiques qui entretient bien ses logements. Comme
la plupart des propriétaires, il est touché par le taux d’inoccupation
qui s’est vu augmenter au cours des dernières années, mais d’après ce
qu’il dit, plusieurs locataires lui sont fidèles et habitent dans ses
immeubles depuis plusieurs années y étant bien installés. Ce
propriétaire n’est pas raciste, mais n’a simplement jamais vraiment eu
l’occasion de louer ses appartements à des gens d’autres communautés
culturelles, mis à part, deux couples; l’un français vivant au Québec
depuis cinq ans et l’autre mixte : une Québécoise mariée à un Marocain.
Avec ces locataires, tout se déroule à merveille, mais il ne recherche
pas spécialement à diversifier d’avantage la provenance de ses
locataires.
Dessine-moi un logement …
Tout débute un matin de février. Suite à la parution d’une annonce dans
le journal local de Sherbrooke, Monsieur Gévinblok reçoit un appel d’un
membre de l’équipe du SANC qui souhaite avoir plus d’information en lien
avec un 5½ à louer pour une famille de réfugiés. Surpris, M. Gévinblok
pose des questions sur la famille et la situation. Il est un peu
hésitant à ce que six personnes viennent habiter un 5½, mais fixe tout
de même un rendez-vous pour le surlendemain.
Ma femme et moi arrivons au rendez-vous accompagnés d’un bénévole du
SANC. La visite se passe bien. L’appartement nous plaît bien et nous
semblons faire bonne impression sur le propriétaire, que nous ne
connaissons pas encore. Malgré cela, plusieurs questions demeurent sans
réponse pour M. Gévinblok. Une certaine incertitude plane, sans qu’elle
soit de mauvaise volonté. Quelques heures plus tard, l’intervenant du
SANC attitré à la famille rappelle M. Gévinblok pour lui dire que nous
avons choisi son logement et que nous souhaitons signer le bail
l’après-midi même. C’est alors que plusieurs questionnements arrivent en
rafale dans la tête du propriétaire.
- Qu’est-ce qui me garantit qu’ils payeront le loyer à chaque mois?
- Vont-ils arriver avec leurs valises pleines de coquerelles?
- Ils ne connaissent pas nos lois, est-ce que ça causera problème?
Il pose plusieurs questions à l’intervenant du SANC. Étant donné
l’inexistence d’un historique de crédit à notre nom, M. Gévinblok
demande si le SANC peut devenir endosseur. Cette dernière option n’est
pas envisageable, cependant, il termine sa conversation bien rassuré par
l’intervenant du SANC. La très grande majorité des réfugiés qui
arrivent à Sherbrooke sont de très bons payeurs. Ils sont bien
sensibilisés au fait que le paiement du loyer est une priorité et que
des omissions de paiements pourraient les entraîner dans de grandes
difficultés par la suite.
Quelque temps après l’installation dans le logement, les nouveaux
arrivants réfugiés, tout comme notre famille, recevront aussi la visite
de bénévoles qui les informeront sur certaines particularités de la
société d’accueil. Puis un membre du personnel du SANC les rencontrera
et veillera à ce que l’adaptation à leur nouvelle demeure se passe bien.
Le guide du locataire élaboré par le SANC avec le soutien de la Ville
de Sherbrooke leur sera aussi remis et les sensibilisera à certains
aspects portant sur les droits et devoirs du locataire ainsi que
certaines mesures à favoriser en lien avec l’entretien du logement. Le
SANC offre aussi à M. Gévinblok de recevoir une copie du guide du
propriétaire afin de mieux l’informer sur la réalité des immigrants.
Il est clair que lors de la signature du bail, il est préférable de
donner toute l’information essentielle aux futurs locataires afin
d’éviter les surprises. Oui, les familles de nouveaux arrivants ont la
tête remplie - voir saturée - d’information pendant les premiers jours,
mais ils enregistreront du moins une partie des discussions.
« S’il-te-plait… apprivoise-moi! »
Bonne nouvelle! Monsieur Gévinblok accepta finalement de signer le bail
avec nous! Peu à peu, la confiance s’installa entre nous. Nous avons
appris à nous apprivoiser mutuellement. Il faut dire que notre
propriétaire a été la première personne québécoise, autre que les gens
du SANC que nous avons connu et il a toujours su garder son sourire et a
fait preuve de patience à notre égard alors que nous ne parlions pas
très bien le français et que nous avions certaines différences
culturelles. Sans qu’il s’en rende compte, notre propriétaire nous a
beaucoup aidé à comprendre notre nouvelle société.
Nous ignorions tous les questionnements que notre arrivée avait
occasionné jusqu’à il y a quelques semaines, alors que nous l’avions
invité à prendre le thé à la maison, le jour de la collecte du loyer. Au
nom de toute ma famille, je l’ai remercié de bien avoir voulu accepter
de nous prendre comme locataires, car nous sommes bien heureux de lui,
de ses services et de notre demeure. Il a affirmé être aussi enchanté
que nous d’avoir fait notre connaissance!
L’histoire de M. Jarivdeloin et de M. Gévinblok n’est pas isolée des
autres histoires d’immigrants réfugiés arrivés à Sherbrooke ou ailleurs.
Bien que chaque histoire soit UNIQUE et que celles vécues par des
immigrants indépendants soient bien différentes à celle-ci, plusieurs
réfugiés vivent des histoires comparables à celle-ci. Le logement
représente bien plus qu’un simple toit pour un bon nombre de familles de
nouveaux arrivants et les contacts positifs entre
locataires/propriétaires sont très significatifs pour une grande
majorité, malgré la communication parfois plus difficile au cours des
premiers mois.
L’histoire rappelle celle du Petit Prince et du renard qui veut se faire
apprivoiser : « (…) si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de
l’autre. » Certes, le propriétaire a besoin du locataire et vice-versa,
mais si on le souhaite, cette relation peut aller au-delà du côté
pratique de la chose et peut s’étendre de façon beaucoup plus large. Un
bon nombre d’histoires très positives est ressorti de rencontres entre
propriétaires et locataires ou entre concierges et locataires… à vous de
créer la vôtre!